Par Pierre Ulrich / Eisenia

Il y en a qui voyagent pour voir des sites historiques, des plages, faire du tourisme gastronomique ou se faire servir dans des centres de vacances luxueux,… Ben moi je viens de péter mon bilan carbone annuel (avec beaucoup d’hésitations quand même, j’en suis pas très fier) pour aller observer des biodéchets espagnols en décomposition avancée. On se refait pas. Amour du déchet, quand tu nous tiens…

Depuis 2 ans, Eisenia est engagé dans un projet de recherche multipartenarial encadré par l’Ademe, “VALOR“, pour étudier le vermicompostage (collectif et agricole) à travers tout un prisme de regards différents : caractéristiques du processus technique, intérêts et limites agronomiques / environnementales, mais également études de modèles de déploiement et des bénéfices potentiels engendrés (sociaux, sociétaux, économiques). Ou de manière plus simple : le vermicompostage, ça sert à quoi, comment on fait, comment on peut le développer à grande échelle, combien et quels types d’emplois on peut créer ? Dans ce cadre-là, je suis invité par l’Université Lyon 3 à venir faire une étude de cas à Pontevedra en Galice (Espagne), communauté de communes reconnue pour son projet de compostage de proximité bien avancé. Cette expérience à déjà été observée par Zerowaste France et décrit dans le document téléchargeable ici…
En attendant un vrai document de synthèse réalisé par Madison Le Masson (Lyon 3), voici mon carnet de voyage en 2 étapes :

1/ commune de Pontevedra


Nous voici donc venus en espérant tomber sur le “paradis” du compostage de proximité… Un idéal qui existe dans nos têtes et qu’on finira bien par mettre en place quelque part, que ce soit sur notre territoire de la Métropole de Lyon (enfin, si celle-ci accepte de travailler sérieusement avec nous) ou ailleurs. Sommes-nous donc tombés sur le Graal de la matière organique en allant étudier le cas Pontevedra ? Non. En revanche, nous y avons découvert plein d’éléments très intéressants et surtout la preuve qu’on peut privilégier avant tout le compostage sur place en y insufflant des moyens et une bonne dose de professionnalisme, et reléguer ainsi la collecte des biodéchets (et toutes ses externalités négatives) à son rôle de complément, quand on ne peut pas faire autrement.

extrait de la présentation de “revitaliza”


Éléments de contexte : la Deputación (administrativement, entre le département et la communauté de communes) de Pontevedra est un très joli territoire situé en Galice, au nord du Portugal (ou au sud du Pays Basque si vous préférez), avec un petit coté breton tant pour le climat humide et les paysages que pour l’usage abusif de la cornemuse dans le folklore local. Le territoire est assez vaste avec un habitat éclaté et rural à l’est et plus dense sur les côtes, notamment les communes de Pontevedra (95 000 habitants) et de Vigo (200 000 habitants). L’Espagne de manière générale est plutôt réputée mauvais élève concernant la qualité du tri de ses déchets et ce territoire ne faisait pas trop exception jusqu’ici. Mais depuis 2016 le projet “revitaliza“, appuyé par la Deputación et sur une base volontaire des communes, a mis un coup d’accélérateur sur le sujet des biodéchets en appliquant au pied de la lettre un mantra en 3 points (qui est également le nôtre) qu’il est toujours bon de rappeler en galicien comme en français :
1/ El mejor residuo es el que no se produce (le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas) ;
2/ Si se produce, mejor aquel que no tengas que ir a recogerlo (s’il est produit, le mieux est de ne pas avoir à le collecter) ;
3/ De recogerlo, mejor cuanto menos tenga que ser transportado (si on doit le collecter, le moins on le transporte, le mieux on se porte… Traduction un peu approximative).

Transformé en politique publique, ça donne, dans l’ordre :
1/ priorité à la prévention, l’accompagnement, la formation, des animations et compagnie ;
2/ distribution de composteurs individuels (COIN) pour tous ceux qui habitent en maison individuelle, avec obligation de formation et visites régulières (2 la première année + une visite annuelle de routine par la suite) ;
3/ installation de composteurs de quartiers (CCC) et suivi remarquablement professionnel de ceux-ci ;
4/ collecte des biodéchets en points d’apport volontaires (containers marrons de 660 litres) réalisée dans le centre historique de la ville, particulièrement dense, tortueux et minéral (je n’ai bien sûr pas pu résister à l’envie de jeter un coup d’œil dans ces containers – amour du déchet, quand tu nous tiens – et ils me semblaient assez peu utilisés et bien moins ragoûtants que les sites de compostage visités).

Depuis la mise en place de cette politique, une 50aine d’emplois ont été créés, la qualité générale du tri de toutes les poubelles a été fortement améliorée et si l’équilibre financier n’est pas encore atteint (à cause de la phase de transition nécessitant un double travail), les bénéfices environnementaux et sociaux sont déjà tangibles.

Guidés par nos superbes hôtes du jour Stefania et Carlos de Revitaliza, nous avons visité un quartier rempli de gros immeubles de copropriétés, séparés par des espaces verts, équivalents en terme de densité aux très nombreux quartiers résidentiels (copro ou habitat social) qu’on peut retrouver sur notre territoire, que ce soit à Gerland, Mermoz, Caluire, Villeurbanne ou encore Givors. De très gros sites de compostage partagé (12 bacs / 200 habitants par site) y maillent le quartier, espacés de 300m les uns des autres, offrant une solution à moins de 150m pour tous les habitants. Le soin apporté à ces sites y est presque hallucinant pour nous autres, habitués à recourir au bénévolat et aux constructions minimalistes : chaque site est installé sur un lit de pavés creux et de gravier, avec un point d’eau spécialement dédié, cadres et toits en métal et, cerise sur le gâteau, des vérins hydrauliques qui permettent d’ouvrir les couvercles aussi facilement que des meubles IKEA (pas de pub gratuite pour cet énorme pourvoyeur de déchets)… Mais le mieux est encore a venir : l’entretien est réalisé professionnellement par des techniciens (équivalents guide-composteurs) qui passent entre 2 et 4 fois par semaine pour bichonner les sites ! Tri des mauvais déchets, alimentation en broyat, brassages, arrosages si besoin, échanges de cadenas, réparations,…


Conséquence n°1 : les sites sont parfaitement entretenus, plus propres même que les autres poubelles situées à proximité. Le suivi professionnel permet au passage de composter les retours d’assiettes et les produits carnés.
Conséquence n°2 : les habitants sont motivés pour les utiliser et la production de compost y est importante.
Conséquence n°3 : malgré le gros investissement matériel et humain, ça coûte moins au final que de trimballer des déchets en camion pour aller les brûler à l’autre bout de la Deputación…

2 sites (22 bacs !) côte à côte


Comme je suis un peu taquin parfois, j’ai bien sûr cherché la petite bête, et j’ai trouvé, pour le principe, quelques points d’amélioration possibles :

* grosse utilisation de broyat de bois à mon goût (qui pourrait devenir problématique en terme d’approvisionnement et de ressource), avec comme conséquence une utilisation de l’eau du réseau pour compenser des composteurs secs et des pertes liées aux nombreux brassages ;

* la contrepartie de ces installations “4 étoiles” plutôt imposantes est qu’elles ne sont pas trop adaptées pour pouvoir se faufiler dans les petits espaces tordus qui parsèment les centre-villes (mini-friches, jardins et cours d’immeubles) et aller encore plus loin dans l’évitement de la collecte.

=> Le vermicompostage collectif pourrait être une solution pour optimiser encore ce système : moindre utilisation de broyat, moins de brassages et de pertes d’eau, possibilité d’utiliser de plus petits espaces. Il n’empêche que Pontevedra nous apporte un exemple extrêmement positif et une nouvelle preuve que la collecte généralisée n’est définitivement pas la seule solution, y compris pour gérer des grandes quantités de biodéchets urbains de manière professionnelle… Entiendes ?

A lire au passage en galicien un petit compte-rendu de notre visite !

2/ Visite de Ecocelta (Ponteareas)


Le lendemain, amputés de la moitié de notre effectif rattrapé par le COVID, nous filons en équipe réduite à ECOCELTA, entreprise de traitement de déchets organiques en tout genre, situé en bordure de forêt près de la frontière portugaise.

Le mont St coquilles de moules

Encore une fois, je conçois que d’observer des montagnes de coquilles de moules en décomposition, des vers de terre gambadant dans des eaux usées et des engins de chantier en train de brasser des fumiers n’est pas du goût de tout le monde, et pourtant, moi, j’ai vraiment kiffé. Tout d’abord parce que Sergio, le fondateur de l’entreprise, et sa collègue Barbara sont des gens adorables. Mais aussi et surtout parce que, malgré les quantités de déchets qui transitent par le site (5000 tonnes par an si j’ai bien compris), malgré l’ancienneté de l’entreprise (Sergio a commencé le vermicompostage de biodéchets dans le jardin de ses grands-parents en 2003), malgré les investissements dans de la machinerie agricole et industrielle, l’équipe conserve un esprit très créatif, cherchant sans cesse à améliorer les procédés, y compris en testant parfois des choses très low-tech et inspirées de processus naturels / biologiques. Là où l’entreprise pourrait se contenter d’un procédé industriel unique (compostage thermique ou méthanisation), Sergio et son équipe utilisent une dizaine de traitements différents qui permettent d’adapter chaque technique à chaque type de déchet, y compris des déchets spécifiques à la région (algues et coquilles de moules notamment) pour produire le meilleur produit final en créant le moins de pollution possible.

Compostage thermique donc, bien évidement, mais aussi vermicompostage (à l’origine de l’entreprise), broyage / concassage, macération de vermicompost (pour en faire du “thé” fertilisant), pellet de fumiers de poulets, phyto-épuration, lombrifiltration, méthanisation des eaux usées (pour produire l’électricité du site), et des mélanges intelligents de différentes matières pour créer des substrats variés aussi bien destinés à l’agriculture qu’aux particuliers. Et le tout sans chercher à conquérir le monde, répondre à un besoin local, faire avancer le schmilblick et salarier une petite équipe de 10 personnes.

Vermicompostaje “a la Gallega”
lombrifiltration puis phytoépuration des lixiviats
compostaje térmico / Barbara


Il est possible que Sergio viennent prochainement à Lyon à l ‘invitation de Lyon 3. On vous fera passer l’info si on organise une rencontre publique. D’ici là, je retourne à mes vers et mes leçons d’espagnol parce que, privé de traducteur pris par le covid, j’en ai quand même un peu bavé.


Hasta Luego !

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